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Jean de St Laurent, photographe-poète du Désert de Retz Jean de Saint Laurent Au lycée, j’avais été impressionnée par un texte de Diderot
évoquant les tableaux et esquisses du peintre Hubert Robert[1] et ses “belles ruines”.
Quarante ans plus tard, à chaque fois que je vois des ruines, c’est à ce texte
et à ces œuvres que je pense, comme si les souvenirs d’enfance et d’adolescence
devaient toujours surgir en premier, les “vraies” ruines étant pour moi celles
du Parthénon et d’autres temples en ruines, vus et revus pendant mon enfance
grecque, les ruines italiennes dessinées et peintes par Robert venant renforcer
ce charme répété de l’enfance. Cette “poétique des ruines” s’est imposée à moi lorsque j’ai
vu les photographies en noir et blanc de Jean de Saint Laurent, prises dans le
Désert de Retz à une époque où le site était à l’abandon, avant sa
restauration, qui l’a sauvée de la destruction mais lui a fait perdre cette
poésie mélancolique, ce sens du temps qui fuit irrémédiablement, conduisant à
la destruction inéluctable des civilisations humaines. Le Désert de Retz est un jardin anglo-chinois créé à la fin
du XVIIIe siècle pour échapper à la ville, y rechercher cette solitude chère
aux Romantiques. Pourtant, ses ruines apparaissent sur les photographies,
prises dans les années soixante-dix, comme un palimpseste, ruines de ruines
créées de toutes pièces ; grotte, tour, pan de mur néo-gothique ou
pavillon chinois, elles évoquent une époque différente de celle à laquelle ils
ont été construits. Imitation de ruines réduites elles-mêmes à l’état de
ruines, elles se mêlent à la végétation, comme les temples khmers pillés dans
sa jeunesse par Malraux, qui, devenu ministre, a sauvé le site de la commune de
Chambourcy, pour la sauvegarde duquel Colette, s’inquiétant de son délabrement,
s’était engagée trente ans plus tôt. Première “fabrique”, bâtie en 1775, le
temple du dieu Pan ; deuxième “fabrique” : la maison chinoise, première
résidence du propriétaire, François de Monville. Dans ce “désert”, lieu de retraite recherché par
l’aristocratie, les traces factices des civilisations du monde se
côtoient : la mode des chinoiseries n’a pas effacé le goût pour
l’antiquité grecque revisitée et des ruines gothiques bordent la glacière en
forme de pyramide égyptienne. Cette pyramide en ruines, Jean de Saint-Laurent l’a saisie tour à tour saupoudrée de neige et entourée de végétation. La “colonne tronquée” est devenue maison inhabitée, envahie par la pourriture de ses poutres effondrées. S’il a photographié le Désert de Retz à toutes les saisons, il semble avoir privilégié l’hiver, qui sied à la poétique des ruines, poésie de la fin d’un monde.
Cet arbre gigantesque, il a distingué ses circonvolutions,
ses convulsions ultimes, une branche devenant serpent à tête humaine dans le
regard du photographe, qui perçoit ses métamorphoses, le “tilleul au tronc
sextuple” prenant ainsi des airs de dragon. Fendu comme un corps éventré, ses entrailles révélées
par la neige - qui accentue le noir et blanc - avant d’accueillir autour de lui
les perce-neiges, existe-t-il encore, cet arbre monstrueux à la beauté animale,
ou seuls les négatifs de Jean de Saint-Laurent en ont-elles gardé la trace ?
Cet arbre, aussi extravagant que les constructions qui l’entourent, libéré des
contraintes imposées par les jardiniers, rendu à sa liberté première, était
voué à se fondre dans la forêt. Nature redevenue sauvage, elle s’insinue dans les ruines.
Branches et racines s’immiscent par les fenêtres et les portes ; intérieur et
extérieur sont unis à travers le mouvement de la nature, qui englobe les
constructions humaines, se les réapproprie, les digère dans sa jungle, effaçant
peu à peu cette nature “civilisée”, domptée, que sont les jardins à l’anglaise,
où de petites “fabriques” à l’antique parsèment le paysage, imitant le temps
qui passe en jouant avec l’ubiquité. Cependant les fausses ruines, devenues à
leur tour ruines, vraies ruines de monuments factices, ont gagné, dans leur
envahissement par la forêt, la mélancolie qui leur manquait. Le Désert de Retz
déserté a peut-être atteint, pendant ces années d’abandon, son véritable
destin, une destinée éphémère que Jean de Saint Laurent a su capturer et
immortaliser avec son appareil photographique analogique, lui qui, enfant,
avait perçu dans la maison familiale le fonctionnement premier de cette
technique révolutionnaire : reproduire le réel, grâce à la chambre noire.[2] Devenu médecin-chercheur et inventeur, aimant à ses heures
libres concevoir et fabriquer des machines, il n’a jamais oublié l’artiste en
lui, et son goût pour la photographie. S’il a gardé la trace, grâce à ses
photographies argentiques en noir et blanc, du Désert de Retz, il continue, à
94 ans, de photographier avec son téléphone portable, saisissant les moments et
les angles les plus propices à l’enchantement, clins d’œil mélancoliques ou
pleins d’humour à la diversité du monde. Anguéliki Garidis
[1]
Denis Diderot, Hubert Robert (Salon de 1867) [2] « A dix ans, il dessina sa maison au crayon sur
du papier, la maison où il a grandi, le Leslac'h. Le dessin porte la date du
29/06/1942. C'est une maison à deux étages en pierre de granit, avec un grand
toit en grosses ardoises. Jean dessina tous les détails avec une grande
précision, et en perspective : le portail d'entrée orné d'éléments Renaissance,
l'escalier, les fenêtres carrées, les fenêtres des pièces sous le toit, la
vigne vierge qui s'étend sur la maison.
Il prêtait grande soin à chaque détail, comme il le fera plus tard dans
tout ce qu'il entreprendra. Jean se souvient aussi du moment où
il a vu une image inversée d'arbres se balançant au vent sur un mur blanc, dans
un petit réduit des combles. C'était absolument magique. Jean s'était en
réalité retrouvé dans une camera obscura où un rayon de lumière, provenant
d'une petite ouverture dans le toit, projetait l'image. Il a gardé ce miracle
comme un trésor. » Souvenirs de Jean de Saint-Laurent rapportés par
Evgenija Demnievska |